L’HISTOIRE MÉCONNUE DE LA CHEMISE D’ARGENTON-SUR-CREUSE
Au XIXe siècle, Argenton-sur-Creuse s'impose progressivement comme un centre majeur de laconfection de chemises en France. Les ateliers se multiplient dans la ville et ses environs : Charles Brillaud ouvre son atelier industriel dès 1860, bientôt rejoint par l'atelier Guiot, spécialisé dans leschemises à faux cols, les établissements Bigrat ou encore la Maison Gavreaux. Vers 1900, le territoire compte des dizaines d'établissements et près de 3 000 ouvrières employées dans la filière.
L'organisation de la production repose sur une logique de spécialisation. Les pièces sont coupées dans les ateliers, puis distribuées selon les étapes de fabrication : cols, manches, boutonnières ,chacune confiée à des mains expertes, les couturières travaillant à la douzaine. Lorsqu'un atelier ne dispose pas des machines nécessaires, certaines tâches (comme la réalisation des boutonnières) sont sous-traitées à domicile, chez les ouvrières.
Ces dernières constituent le pilier invisible de cette industrie. Certaines commencent à travailler très jeunes, parfois avant même d'avoir achevé leur scolarité. Comme en témoigne une ancienne ouvrière dans un film conservé par le musée, l'entrée précoce dans le monde du travail prive ces femmes d'instruction et les enferme dans une précarité durable. Les journées sont longues, entièrement consacrées à l'atelier, et les salaires, eux, sont maigres
.L'électrification du pays marque un tournant décisif. Elle contraint les couturières, jusqu'alors partiellement en travail à domicile, à rejoindre les ateliers où les machines sont désormais centralisées. Tout devient plus rapide. Post-Seconde Guerre mondiale, l'implantation de la SOGEC, atelier d'origine parisienne, survient en pleine période d’avancées sociales, qui se répandent alors en France. L’entreprise introduit des mesures significatives, parmi lesquelles l'organisation de voyages pour les salariés, un privilège inédit dans ce secteur à cette époque. Les conditions de travail s'améliorent progressivement, sous l'effet conjugué des mouvements sociaux et des évolutions législatives du XXe siècle.
Sur le plan commercial, la filière s’essouffle et les acteurs se raréfient, mais les chemises fabriquées à Argenton-sur-Creuse restent prisées par le luxe. La SOGEC, devenue Rousseau, obtient des licences auprès de maisons de couture prestigieuses comme Pierre Cardin, avant d'être intégrée au groupe Boussac et de travailler pour Christian Dior, entre autres. Face à la concurrence internationale et à l'automatisation croissante, les derniers ateliers de l'Indre, à l'image de CBN Confection à Bois-Chenôt, choisissent de se repositionner sur le haut de gamme pour survivre.
Ces informations ont été récoltées auprès du Musée de la Chemiserie et de l’Élégance masculine. Fondé en 1993 dans l'ancien atelier de Charles Brillaud, le musée est aujourd'hui labellisé Musée de France. Il conserve plus de 12 000 pièces textiles et accessoires de mode, du XVIIIe siècle à nos jours, et accueille près de 7 000 visiteurs par an.

